Plusieurs personnes partagent l’impression que l’utilisation des plantes indigènes au jardin constitue un phénomène relativement récent. Pourtant, il n’en est rien puisque pour retracer les débuts de ce mouvement horticole, il faut remonter au XIXe siècle, en Angleterre, en pleine époque victorienne. Comme il est intéressant de jeter un coup d’úil par-dessus notre épaule afin de profiter du passé!

Né en Irlande en 1838, William Robinson fut le premier horticulteur à proposer aux jardiniers d’utiliser des espèces indigènes au jardin. Auteur et chroniqueur horticole bien en vue à son époque, Robinson publie son premier ouvrage sur l’art des jardins en 1868. Toutefois, il était alors déjà bien connu de l’intelligentsia anglaise puisque deux ans auparavant, en 1866 alors qu’il n’a que 29 ans, il fut reçu fellow de la Société Linnéenne en étant parrainé par nul autre que Charles Darwin. Son ouvrage "The Wild Garden" fut publié initialement en 1870, mais de nombreuses rééditions suivirent, de son vivant comme après sa mort. Dans cet ouvrage, on découvre avec étonnement un jardinier plutÙt en avance sur son temps.
Robinson est reconnu comme l’instigateur du jardin sauvage et l’un des plus influents adeptes de l’utilisation des plantes vivaces au jardin. à l’époque, l’aménagement faisait grand usage d’annuelles exotiques disposées de manière bien ordonnée dans les plates-bandes des parcs et des jardins. On dit d’ailleurs que Robinson avait en horreur ces plantations rigides. L’originalité de Robinson fut entre autres de sortir du cadre de ces plates-bandes. Le style qu’il préconisait proposait des plantations peu formelles, d’apparence naturelle, qui intégraient des vivaces rustiques, des arbustes et des plantes grimpantes et faisait opposition au modèle victorien. Sa vision de l’horticulture n’est pas sans lien avec le mouvement Arts and Crafts à travers lequel les artisans recherchaient une certaine simplicité des formes et un style vernaculaire qui exprimait le territoire local.
Robinson fut le premier à proposer l’utilisation de plantes d’origine alpines pour la création de rocailles. Le premier également à recourir à des plantes rampantes ou à effet coussinant afin de cacher le sol entre les plants. Aujourd’hui, les couvre-sol sont un élément de base dans la palette des paysagistes et des jardiniers, mais ce n’était pas le cas alors. Son audace et son flair le poussèrent également à inclure des plantes indigènes à sa région dans la liste des espèces rustiques qu’il proposait, faisant de lui le premier promoteur du jardin naturel.
Ses voyages en France et dans les Alpes de même que dans la campagne anglaise furent pour lui une grande source d’inspiration. Il observait avec intérêt la façon dont les végétaux cohabitaient dans la nature et s’harmonisaient dans les jardins, allant jusqu’à prendre des notes sur les groupements qui lui semblaient les plus réussis. Sa sensibilité à l’égard de ces associations, surtout lorsqu’elles étaient spontanées, lui permit de convertir ses observations en techniques d’aménagement. On raconte d’ailleurs que c’est en découvrant une vigoureuse population de ciboulette sauvage dans des talus d’éboulis, habitat hostile s’il en est un, qu’il eut l’idée d’utiliser cette espèce sur des murets de pierres et le long des sentiers rocailleux. Cette notion de transposition est aujourd’hui toujours d’actualité notamment avec la recherche de plantes performantes pour les toits verts où l’on s’inspire grandement des habitats de falaises et d’escarpements rocheux. Robinson conseillait toujours aux jardiniers tentés de cultiver des espèces indigènes de d’abord se procurer un guide de la flore locale. Il avait la conviction profonde que de bonnes connaissances botaniques permettaient de faire preuve de solutions créatives en matière d’aménagement paysager. Parmi ses fréquentations, on retrouve d’autres personnages bien en vue dont l’influence fut déterminante dont l’architecte paysagiste Frederic Law Olmsted et le botaniste Asa Gray.

L’influence de Robinson sur l’aménagement et l’architecture de paysage est des plus significatives. En introduisant l’idée du jardin sauvage et son utilisation massive de vivaces rustiques sous forme de prés, de sous-bois et de jardins d’eau, il mettait en place des pratiques aujourd’hui parfaitement courantes, mais oh combien révolutionnaires à l’époque. D’ailleurs certaines des idées de Robinson ont encore une influence sur le développement des pratiques d’aménagement. En effet, alors que Robinson se préoccupait déjà d’intégrer visuellement ses jardins au paysage environnant, ce sont des pratiques encore trop peu considérées de nos jours malgré qu’elles gagnent sans cesse des partisans.
Bien que ´†The Wild Garden†ª ait été publié il y a près de 150 ans, les idées qu’on y retrouve ne sont jamais sombrées dans l’oubli au fil des ans. Bien entendu, l’intér’t des récentes années pour les aménagements écologiques replace cet ouvrage bien haut dans le palmarès des horticulteurs. D’ailleurs, plusieurs jugent que Robinson était autant un écologiste qu’un designer. Il considérait que le jardin était un art vivant et non pas une simple représentation, par conséquent son úuvre reposait sur les lois naturelles perçues à l’époque et il se préoccupait de la façon dont les plantes vivaient, de leurs associations, leurs compétitions, leur propagation de m’me que de leur succès écologique, n’oublions pas qu’il fréquentait Darwin!
Robinson est mort en 1935, à l’‚ge de 96 ans, mais son héritage est plus vivant que jamais. Son message de prédilection était qu’il est avantageux d’allouer davantage de liberté aux plantations et aux jardins afin de profiter de la beauté des effets spontanés et de réduire les besoins d’entretien. ¿ ses détracteurs, il expliquait que le jardin naturel ne fait pas abstraction du design, mais que le contrÙle absolu n’est pas une option viable. Il y a certes un parallèle intéressant à faire avec l’orientation que souhaitent prendre plusieurs de nos municipalités qui, lasses de miser sur des plantations d’annuelles, se tournent vers des plantations d’espèces vivaces dans des compositions qui font davantage appel à l’écologie afin de minimiser l’entretien requis.
Comme il est intéressant de jeter un coup d’úil par-dessus notre épaule afin de profiter du passé!