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24 mai 2013

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Henry-Teuscher, l'allocution d'Isabelle Dupras

Un peu de tout

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Allocution prononcée lors de la remise du Prix Henry-Teuscher 2013 Texte intégral Vendredi 24 mai 2013 au Centre de la biodiversité de Montréal. Par Isabelle Dupras, Architecte paysagiste, M.Sc.A, pépiniériste, P.D.G. Horticulture Indigo


Photo: Espace pour la vie / Jérôme Guibord.

Lorsque René Pronovost du JBM m’a contactée il y a quelques jours pour m’annoncer que le Jardin souhaitait me remettre le prix Henry-Teusher, j’ai été très impressionnée et je l’ai remercié de très nombreuses fois. En terminant, je lui ai dit : « Je vais tenter d’être à la hauteur », ce à quoi René Pronovost répondit : « Aucun problème Isabelle, tu l’es déjà! » J’en ai eu le souffle coupé. Après avoir raccroché, j’ai regardé la liste des récipiendaires des années passées et j’ai immédiatement été prise d’un solide vertige! Il y a notamment dans cette liste Francis H. Cabot, Elsie Reford , Jean-Claude Vigor, Daniel A. Séguin, Milan B. Havlin , Henri et Camille Perron et Roger Van den Hende. En mon for intérieur, je me suis dit : « Ils vont rajouter mon nom à cette liste-là!!! Ce n’est pourtant pas vrai que je fais partie de cette liste de géants! » Alors, pour mieux vivre avec mon syndrome de l’imposteur, je me suis dit, que ce prix ne devait pas simplement constituer un honneur, mais que cela m’engageait désormais dans une certaine responsabilité. Le prix Henry-Teuscher sera pour moi un témoin qu’on me remet à mi-parcours afin que je puisse poursuivre ma course. Le message que j’entends c’est : « Bravo Isabelle on aime ce que tu fais et on te demande de continuer. » D’accord, c’est ce que je vais faire.

Mon parcours professionnel est indissociable de celui d’horticulture Indigo. Il y a 20 ans, quand j’ai fondé la pépinière Indigo avec mon conjoint Jean Daas, je le faisais surtout par amour, pour permettre à mon beau Belge d’immigrer au Québec. Je me souviens lui avoir dit : « laisse-moi t’aider à partir ça! Je ferai ma maitrise en parallèle puis ensuite on verra! » Mais après est venu plus rapidement que prévu et finalement je me suis fait prendre au jeu. J’aimais beaucoup ce projet et je ne me voyais plus faire autre chose. Pourtant, produire et proposer des plantes indigènes, notamment à l’industrie horticole, n’a pas toujours été facile. Les premières années nous nous sommes fait traiter de « producteurs de mauvaises herbes » et nous avons eu notre lot de difficultés. Mais nous nous sommes accrochés, car je me disais qu’il était impossible que l’idée d’utiliser des plantes d’ici pour les jardins d’ici ne fasse pas son chemin. J’étais et je suis toujours convaincu que cette approche sensible au paysage, sensée à cause de ses nombreux avantages et ancrée dans nos racines et notre patrimoine constitue une stratégie gagnante pour tous, autant pour les concepteurs que les utilisateurs, nonobstant l’espèce à laquelle ils appartiennent.

Une des choses qui explique peut-être mon succès des années passées est sans doute le fait que je suis affublée de personnalités multiples. Non pas que je souffre d’un quelconque dédoublement de personnalité, mais plutôt le fait que je suis toujours perçue pour une autre!  Chez les horticulteurs, on me prend pour une botaniste, chez les botanistes on me prend pour une pépiniériste; les pépiniéristes me prennent pour une architecte paysagiste ou parfois pour une biologiste et ainsi de suite. Finalement, je suis toujours entre l’arbre et l’écorce! Toutefois, en écologie on estime que les milieux les plus riches, les écosystèmes les plus dynamiques sont toujours situés à la rencontre de deux milieux différents.  La lisière forestière est toujours plus intéressante que la prairie et la forêt qui la génère et je pense que la même écologie s’applique à ma carrière, car j’aide les horticulteurs à mieux comprendre l’environnement et les environnementalistes à mieux faire de l’horticulture. Je suis ni l’une ni l’autre, je suis peut-être les deux à la fois, mais en définitive je m’applique surtout à créer des liens entre les milieux, professionnels ou naturels!

Après 20 années, j’ai certainement réussi à remplir une partie de mon mandat, car de « producteurs de mauvaises herbes » que nous étions, j’ai réussi à faire atteindre à notre entreprise le statut « d’indispensable de la biodiversité ». En effet, aujourd’hui, des organismes tels qu’Espace pour la vie nous sollicitent avant même de mettre sur pied certains projets qui nécessitent nos plantes, notre expertise ou notre appui, pour se concrétiser. Bref, de « promoteurs de fardoches », nous sommes passés à « artisans de la biodiversité. »

Mais nous souhaitons aller encore plus loin. Les écologistes, qui à l’époque croyaient que la conservation devait se faire seulement en vase clos et protégé, sont aujourd’hui forcés d’admettre qu’il existe une autre forme de conservation. Une conservation active qui vise à poser des gestes pour raviver la biodiversité et non plus simplement à l’exclure du monde pour la protéger. J’en appelle aux gens en poste au MDDEFP, l’horticulture n’est pas une menace, l’horticulture est une alliée. Lorsque le cadre légal permettra aux horticulteurs de propager nos plantes rares et menacées, sous certaines conditions naturellement (à l’heure actuelle, cela est interdit par la loi), il y aura davantage de spécimens, dans davantage de lieux et la sauvegarde de ces espèces sera bonifiée. À titre d’exemple, à la pépinière, nous recevons  chaque année de très nombreux appels de gens qui veulent se procurer de l’ail des bois, une espèce protégée, et ces gens sont scandalisés qu’on leur réponde que la production et la fourniture de cette espèce sont interdites, même à des fins de restauration écologique. N’y a-t-il pas ici un non-sens qu’il serait facile de corriger? Il m’apparait clair que l’horticulture pourrait certainement faire davantage pour la nature si on nous le permettait.

Par contre, à l’heure où les paysagistes sont surtout occupés à installer des cuisines extérieures avec des BBQ assez gros pour aller sur la lune. À l’heure où les particuliers font leur achat de végétaux dans les grandes surfaces avec en tête les dernières couleurs à la mode, je m’inquiète sérieusement pour l’horticulture et plus encore pour le jardinage. Je travaille bien sûr pour que tout un chacun apprécient le potentiel des plantes indigènes en aménagement, mais je travaille aussi pour que les gens se rapprochent de la nature par le biais du jardinage et redonnent un sens à la pratique de cette activité millénaire. Les campagnes de marketing actuel pour promouvoir l’horticulture misent beaucoup sur l’individu et sur sa fâcheuse tendance à se placer au centre de tout. La campagne Mon jardin Ma vie de la Fédération de l’horticulture ornementale du Québec en est un bon exemple. Bien orchestrée et planifiée, cette campagne est un ravissement sur le plan commercial et ses visées sont effectivement astucieusement au diapason avec les intérêts de la génération dominante, mais ces activités de promotion de l’horticulture rendent-elles service à la nature et à l’environnement? Pas nécessairement et ne nous leurrons pas, cela n’est sans doute pas leur objectif premier. Il faut donc que d’autres voix se fassent entendre pour que le jardinage continue d’être une activité qui permette aux gens de se rapprocher de la nature, de mieux la comprendre, de l’apprécier et ultimement de la protéger. De nos jours, les enfants sur les cours d’école sont capables de nommer tous les personnages des dessins animés populaires et tous les participants de la plus récente téléréalité, mais ils ont de la difficulté à nommer et identifier dix plantes qui poussent dans leur entourage. Les sociétés d’horticulture et d’écologie ont trop souvent des allures de club de l’âge d’or et les Cercles des jeunes naturalistes ont beaucoup de difficultés à maintenir leur effectif. Seul l’engouement récent pour le jardinage urbain laisse entrevoir un avenir favorable pour la pratique du jardinage. Malheureusement, cette tendance encourageante est encore trop souvent perçue comme une avenue marginale quand elle n’est pas carrément qualifiée de « trip de granolas. »

Espace pour la vie lance ces jours-ci son nouveau programme mon Jardin Espace pour la vie. D’ailleurs, notez comme l’appellation « espace pour LA vie » est déjà un contrepoids intéressant au concept « mon jardin MA vie ». Ce programme encourage les citoyens à poser des gestes de jardinage et d’aménagement qui favorisent la biodiversité par l’utilisation des plantes indigènes, qui offrent des habitats fauniques plus diversifiés et qui bannissent l’utilisation des pesticides et des engrais de synthèse. Depuis mon entrée dans la sphère professionnelle horticole, c’est à ma connaissance la première fois qu’un programme majeur de sensibilisation du grand public fait valoir le rôle du jardin dans la protection de la biodiversité. Ce concept existe depuis des décennies en Europe, aux États-Unis et ailleurs au Canada, mais c’est seulement maintenant qu’il s’implante ici au Québec. Malgré la création tardive de ce programme, je m’en réjouis au plus haut point et soyez assurés que je m’impliquerai le plus possible afin de contribuer à son succès et à son rayonnement. Je tâcherai, ici encore, d’agir en entremetteuse afin de faire en sortes que des liens se créés entre ce programme et l’industrie horticole, les sociétés d’horticulture et d’écologie, les associations professionnelles, les sociétés savantes et tous les organismes dédiés à l’horticulture et l’environnement que je côtoie au fil de mes activités. Il m’apparait clair que j’aurai certainement encore beaucoup de travail au cours des 20 prochaines années!

Avant de vous laisser, encore deux choses. Je voudrais terminer en partageant avec vous une anecdote généalogique qui me plait beaucoup, mais auparavant j’aimerais adresser mes remerciements. D’abord au Jardin botanique de Montréal, merci de m’avoir choisie. Il s’agit d’un honneur colossal et je vais m’appliquer à le rendre bénéfique. Ensuite, un merci tout spécial à l’Association des architectes paysagistes et à Marie-Claude Robert, sa directrice qui m’a fait comprendre que j’étais bel et bien architecte paysagiste. Cette fois, c’est moi qui me prenais pour un autre.

Je tiens aussi remercier mon équipe à la pépinière Indigo, des gens formidables qui ont le cœur « à la bonne place » et qui rendent possibles mes projets. Aussi mes collègues, entre autres la formidable équipe du conseil d’administration de la Société québécoise de phytotechnologie. Également mes amis, mes parents, notamment mon père pour avoir acheté la première édition du premier guide Fleurbec quand j’avais 6 ans et ma famille, mes enfants et par-dessus tout mon conjoint Jean Daas, mon partenaire dans les affaires et dans la vie, celui sans qui il n’y aurait pas de Madame Indigo. Il travaille malheureusement dans l’ombre (et c’est un exploit pour un horticulteur!) Jean, les gens te connaissent moins et ils ne le savent pas, mais le Prix Henry-Teuscher c’est aussi à toi. Merci.

Et mon anecdote généalogique? Et bien, si je croyais à l’homéopathie, je vous dirais que tout cela est attribuable au fait que je suis une descendante Kirouac! Pour ceux qui ne le savent pas, le fondateur du Jardin botanique, Frère Marie-Victorin, est né Conrad Kirouac et il avait comme arrière-grand-père Louis-Grégoire Kirouac qui s’adonne à être l’arrière grand-père de mon arrière-grand-mère! J’en conviens il s’agit d’un lien dilué, mais je vous avais prévenu. Vous conviendrez que je peux quand même pas être une descendante du Frère Marie-Victorin! Toutefois, je peux pas m’empêcher d’être heureuse d’avoir un lien de cousinage, aussi ténu soit-il, avec l’auteur de la Flore Laurentienne. Bonne fin de journée à tous et merci encore!"