BLOGUE DÉTAIL

15 déc. 2009

Aiglon Indigo

"Ô mon beau livre"[1] par Lucie Jasmin

Bulletin technique

Étiquette

La Flore laurentienne, oeuvre à la fois scientifique, pédagogique et patriotique du frère Marie-Victorin [2], apparut dans le paysage du Québec au printemps de 1935. Un in-quarto de plus de 900 pages, décrivant et commentant 1568 espèces [3] et qui, selon son auteur, ne prétendait être qu’un "ouvrage de commodité destiné à offrir à ses compatriotes "un moyen d’acquérir une connaissance générale, mais aussi exacte que possible, de la flore spontanée de leur pays [4]". . . Clin d’oeil de la part de Marie-Victorin qui était bien certainement à même d’évaluer l’envergure du travail qu’il avait accompli.

Ce projet avait exigé plus d’un quart de siècle de patientes recherches et de travaux sur le terrain. Mais j’aime à croire que dès 1905, en compagnie du frère Rolland Germain (1881-1972) son collaborateur et l’ami de tous les instants, il avait déjà amorcé ce voyage extraordinaire - qui n’en finira jamais - à travers cette mythique Laurentie [5] [6].

Jusqu’alors, la botanique canadienne française s’était confinée à dresser le catalogue des espèces végétales. Grâce à Marie-Victorin, la botanique, l’une de ces "petites sciences [7]" tant moquées, allait prendre une toute autre tournure. La botanique telle que la concevait et la pratiquait le frère Victorin, évolutionniste convaincu, relevait en fait de la phytogéographie, partie de la botanique qui étudie la répartition des végétaux à la surface du globe, les causes de cette répartition, les caractéristiques du milieu où ils croissent et les relations qu’entretiennent les espèces entre elles. Comme à son accoutumé, Marie-Victorin le formule ici d’une manière plus élégante : "Dans la forêt, c’est à chaque être en particulier qu’il faut demander pourquoi il est là, et pourquoi pas ailleurs, ce qui le pousse en avant et ce qui le retient, ce qui le tue ou ce qui multiplie sa vie. [8]" Voilà les questions auxquelles la Flore laurentienne allait apporter des réponses et conséquemment livrer la première analyse géobotanique de la partie méridionale de la province de Québec. De surcroît elle peut être considérée comme le manifeste de la pensée évolutionniste de Victorin [9].

Étonnamment cet ouvrage surgissait dans la frilosité intellectuelle de l’époque, en plein coeur de la crise économique. La Flore laurentienne, c’est un phare à longue portée, girant sa lumière salvatrice dans la nuit noire de la grande noirceur d’alors.

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Mais à chaque époque sa part d’obscurités et la nôtre n’y échappe certainement pas. Se pourrait-il, qu’encore aujourd’hui, Marie-Victorin puisse éclairer notre fragile lanterne d’Homo sapiens ? J’en suis totalement convaincue. Et ce malgré le fait qu’en soixante quinze ans d’existence, sa Flore ait pris un petit coup de vieux et que, chez les botanistes de haut fût, elle soit considérée un tantinet dépassée. Sans doute le frère Victorin serait le premier à se réjouir de cet état de fait.

Mais voilà ! N’étant ni botaniste, ni même bien savante de sciences, je parle d’un tout autre point de vue. N’empêche j’ai fait de la Flore laurentienne l’un de mes livres de prédilection, une sorte de livre de chevet, comme on dit parfois. Et je dois avouer, qu’à cet égard, elle me sert tout autant d’oreiller que de réveille-matin : l’oreiller pour y rêver en grand et le réveille-matin pour m’ouvrir les yeux sur la fragilité de notre "domaine sous le ciel [10]".

Dans la Flore, je me suis tout d’abord attardée aux illustrations à l’encre noire qui, je le concède, n’ont rien à voir avec les magnifiques photographies en couleur que l’on peut découvrir dans les ouvrages modernes dédiés à la botanique. Mais, pourrait-on seulement imaginer la Flore laurentienne sans le magnétisme que lui confèrent les 2800 illustrations réalisées par le frère Alexandre Blouin (1892-1987), professeur au Mont Saint-Louis?

Je lis et relis la magistrale Esquisse générale de la Flore laurentienne que Marie-Victorin a enchâssée au tout début de l’ouvrage. Il me semble que j’aborde les paysages avec des yeux neufs, Marie-Victorin m’apprenant à les imaginer en mouvement dans l’espace et le temps.

Pour ensoleiller ma journée, il me suffit d’ouvrir le beau livre au hasard, d’y parcourir l’une de ces innombrables notes encyclopédiques que le frère a glissées à la suite des austères et bien souvent rebutantes descriptions botaniques des genres et des espèces. Ce sont justement ces notes encyclopédiques qui me parlent le plus, car elles furent rédigées par Marie-Victorin le professeur et l’humaniste, celui-là même qui avait tant à coeur "de faire de la Flore laurentienne quelque chose de vivant et d’humain [11]".

A d’autres moments encore, quand besoin est de me réfugier loin de la fureur du monde, j’entre dans la Flore sur la pointe des pieds, comme on avance à l’intérieur d’une petite chapelle paisible et familière. Et qu’est-ce que je peux bien trouver là qui me rassérène à ce point ? De la poésie. Toute simple. De la poésie en voulez-vous ? En voilà, à pleines pages parfumée. Ainsi, tous ces beaux noms populaires de plantes, ceux là mêmes dont nos aïeux ont baptisé les humbles formes végétales qui les entouraient. Ces noms bruissent à mes oreilles telle une litanie. [12] Il faut savoir que Marie-Victorin voulait les recueillir à tout prix ces mots, car il lui importait que l’on entretienne et transmette ce patrimoine. Il est ainsi parvenu à recenser tout près de 400 noms qui s’appliquent à 300 espèces qui croissent dans la province de Québec. Mais, même enracinés dans la Flore, ces trésors de l’imaginaire amérindien, français, anglais et canadien-français que sont les appellations vernaculaires survivront-ils au passage du temps? J’en doute fort. Dès 1935 le botaniste avait d’ailleurs auguré que "ce patrimoine ne s’enrichirait plus [13]". De nos jours, le frère Victorin pleurerait comme un enfant en découvrant la menace qui pèse sur sa Laurentie bien-aimée : nos plantes, nos arbres, ne dirait-on pas bien souvent que leur présence nous indiffère. Qui se désole un tant soit peu de leur absence et de leur silencieuse disparition ?

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Tout au long de sa vie, Marie-Victorin fut animé par cette profonde conviction selon laquelle "la vraie culture et le véritable humanisme exigent une sorte de retour à la Terre, et qu’en reprenant contact avec la nature, qui est notre mère," nous retrouverons "la force de vivre, de lutter, de battre des ailes vers des idéals rajeunis ! [14]".

"Ô mon beau livre" ! Cette incroyable Flore!

Puisse mon propos vous inciter à la trimballer partout lors de vos pérégrinations à travers le notre pays laurentien.

Puisse la Flore laurentienne occuper la place qui lui est dévolue sur les rayons tranquilles de votre bibliothèque.

Puisse le frère Marie-Victorin devenir l’un de vos compagnons de route !

C’est la grâce que je vous souhaite en 2010. __________________ En 2004 Lucie Jasmin et Gilles Beaudet ont établi et annoté l’édition du texte intégral de Mon Miroir -  Journaux intimes 1903 -1920 - Frère Marie-Victorin (Fides). Depuis 2007, Lucie Jasmin présente une conférence Marie-Victorin et l’Odyssée de la Flore laurentienne. On peut obtenir de plus amples informations à ce sujet en écrivant à l’Association des familles Kirouac afkirouacfa@hotmail.com ou jasmin.lucie@videotron.ca. __________________

[1] Frère Marie-Victorin, Allocution prononcée au lancement de la Flore laurentienne.

[2] Né Conrad Kirouac ( 3 avril 1885 ñ 15 juillet 1944)

[3] Des 1917 plantes vasculaires connues de la flore du Québec à ce moment -là.

[4] Frère Marie-Victorin, Flore laurentienne, Préface, p. 1

[5] La première allusion écrite à propos de ce projet se trouve dans son journal intime, Mon Miroir, à la date du 6 avril 1910. Frère Marie-Victorin, Mon Miroir Journaux intimes 1903-1920, édition établie et annotée par Gilles Beaudet et Lucie Jasmin, Montréal, Fides, 2004.

[6] "Laurentie : pays habité par les Canadiens français et dont le fleuve Saint-Laurent est la note géographique principale" GAUVREAU, Marcelle, Glossaire, Flore laurentienne, p. 865

[7] Expression par laquelle on désignait à l’époque toutes les sciences de la nature : botanique, biologie, géologie, etc . . . et qui scandalisait au plus haut point Marie-Victorin. Elle serait du cru de Monseigneur Clovis K. Laflamme

[8] Marie-Victorin, Le bois de plomb, Bibliothèque des Jeunes Naturalistes, Tract 36, p. 4. J’ai malheureusement omis de noter où j’ai pris la première définition.

[9] Voir à ce propos la deuxième partie de l’Esquisse générale de la Flore laurentienne : "Dynamisme de la Flore laurentienne" p. 61.

[10] Une des bonheurs d’expression de Marie-Victorin : "Pour connaître notre domaine sous le ciel ; le concours de botanique" Le devoir, 14 juin 1930

[11] Flore laurentienne, Préface, [8]

[12] Lucie Jasmin, Litanies de la Flore laurentienne. Ces Litanies, recopiées comme il se doit sur un panneau de bois, à la Maison de l’Arbre, du Sentier poétique à Saint-Venant-de-Paquette, n’aurait pu rêver mieux comme lieu et manière d’édition. Elles ont été écrites en hommage à Marie-Victorin.

[13] Flore laurentienne, Préface [5]

[14] Flore laurentienne , p. 11